A PROPOS

280 000, c’est le nombre de pixels qu’affiche un écran d’ordinateur moyen, et c’est sur cette plage que toutes les images du monde viennent désormais s’échouer.

Ici peuvent cohabiter dans une improbable logorrhée visuelle, sans hiérarchie, sans ponctuation, sans détour, les représentations qui nous constituent. L’écran est un vide luminescent, un milieu transitoire ou les formes perdent leur spécificité.

C’est le monde « dalle », le réel avalé par un flux indifférencié d’icônes déchues.

Dans mes images, je recycle cette matière visuelle amorphe, je l’engage dans un processus de transformation numérique pour ouvrir des fenêtres sur un espace fluctuant où viennent se dissoudre les représentations structurées du monde.

Je n’utilise pas les logiciels d’art graphique pour leur sophistication, mais comme des outils primitifs, des processus violents où les formes sont instantanément répliquées, tordues, fusionnées. Je transforme les images jusqu’à en dégager la trame squelettique, obtenir des découpes, des motifs malléables qui peuvent ensuite être réimplantés dans de nouveaux assemblages.

Apparaît alors un espace dense, saturé par un flux continu de mémoires en tous genres. Cet espace a une texture. Il engendre un conglomérat de réseaux, de trames, d’ocelles, d’écailles qui se superposent en formant des motifs d’interférences.

De ce compost visuel peuvent surgir une multitude d’allusions, d’ombres, de chimères. Les figures qui subsistent sont marquées par leur naissance machinique, par la perte de leur intégrité. Objets, animaux, silhouettes humaines n’habitent pas l’image comme des sujets centrés, ils existent sur un mode mineur. Ce sont des vestiges, des figures mutantes piégées dans une prolifération sans début ni fin.

On peut parfois reconnaître au sein de ce bruit visuel, un paysage, une verticalité, avoir l’illusion d’un monde opaque, localisé. Mais ces images ne pointent pas vers une réalité sur laquelle pourrait se greffer un discours utile, un commentaire sur le monde, elles restent à un stade archaïque de la pensée. Comme des friches, elles suggèrent des récits lacunaires où s’efface la dramaturgie humaine. Ce sont des agrégats d’indices, des signes distendus et sans intention. Ce sont des constats.

Tout ici est contingent. Il s’agit juste d’observer la manière dont les choses apparaissent et disparaissent.

Christophe Bienvenu   20/09/2021